PC remanufacturé : plus avec moins

Antonin Odin, designer industriel indépendant, dont le travail “remet en question l’obsolescence, révèle des impacts cachés et propose des alternatives concrètes ”, nous parle entre autres de son projet actuel.

Antonin Odin, quel est votre parcours ?
A.O. Je suis né à Saint-Étienne dans une famille qui fabrique des orgues de barbarie – les orgues de barbarie Odin. J’ai donc eu très tôt devant les yeux un exemple d’artisanat vivant, avec un savoir-faire qui évolue, mais aussi qui, parfois, se perd. D’où mon attirance pour faire vivre des savoir-faire anciens. J’ai suivi un parcours long à l’ENSCi qui m’a permis d’aborder la recherche et développement et le design industriel. À la sortie de l’école, j’ai rejoint EDF Pulse, structure rattachée à la Direction de l’innovation d’EDF. Au terme de cette expérience, il y a trois ans, j’ai décidé de me lancer comme designer industriel indépendant, avec notamment comme client EDF power solutions. Je suis aujourd’hui basé entre Paris et Saint-Étienne, ce qui me permet à la fois d’aider mes parents dans leur activité, et, en contrepartie, d’utiliser leur atelier. De ce fait, je maîtrise les phases allant de l’audit à la recherche jusqu’au prototypage, le tout en étroite collaboration avec les équipes de mes clients. 

Quelle est votre approche du design industriel ?
A.O. C’est un rapport direct aux questions d’ingénierie, de production et de process. Ainsi, la forme découle d’un contexte social et technico-économique. Le but n’est plus de faire des produits qui répondent seulement à des cahiers des charges marketing ou à des besoins fugaces, mais de mettre en avant la raison d’être du produit, ainsi que les matériaux et procédés utilisés. 

Parlez-nous de votre dernier projet
A.O. Tout a commencé avec mon projet de fin d’études en 2020, dans un contexte de pénurie de semi-conducteurs et de dépendance accrue envers des pays tiers, avec un constat d’abandon de savoir-faire industriel. D’autre part, nous avons un besoin fort de produits durables ou réparables qui puissent bénéficier d’un sourcing optimisé, voire local. L’idée première était de mettre la main sur le gisement des laptops professionnels, car ce sont des objets que l’on déplace souvent, avec des risques élevés de casse ou de dysfonctionnement. Jusqu’à présent, le renouvellement du matériel est la norme, le tout accentué par les mises à jour régulières des systèmes d’exploitation. Cet état de fait est renforcé par la nature des contrats cadres qui lient les entreprises et les grands fabricants. Il existe néanmoins des filières de reconditionnement IT, mais tout cela en est au stade du balbutiement. Le modèle que j’avais imaginé consiste à récupérer les composants les plus précieux des ordinateurs, puis à imaginer un kit pour remanufacturer un nouvel ordinateur, en particulier grâce à l’impression 3D. Ces composants récupérés sont intégrés dans un boitier modulaire neuf et construit spécifiquement – j’ai noué dans ce but un partenariat Tôlerie Forézienne. Ce qui est intéressant dans ce projet est de récupérer un produit industriel qui n’a plus d’usage et de le transformer en un produit neuf qui remplit de nouveaux usages. Cela permet d’allonger au maximum la durée de vie des composants électroniques. 

Qu’en est-il de la performance de ces composants après plusieurs années ?
A.O. La loi de Moore indique que la puissance de calcul que l’on est capable de produire double tous les deux ans. Cependant, les usages n’évoluent pas aussi vite. Le clavier et la souris sont des interfaces pratiquement inchangées depuis leur apparition. D’autre part, aujourd’hui, 90% des usages restent basiques et liés à de la bureautique. D’où l’idée d’arriver à un OS open source qui soit conçu pour fonctionner sur des hardwares de différentes configurations. On est arrivé à aller sur la Lune avec un ordinateur très basique, mais avec un software ultra performant. Par conséquent, si un OS est suffisamment bien conçu pour des usages parfaitement définis, peu importe la performance des composants qui peuvent sans problème être âgés de cinq ans. Il y a ainsi actuellement des systèmes d’exploitation Linux conçus pour fonctionner sur des hardwares basiques. On peut même aller beaucoup plus loin dans cette logique, car il y a de plus en plus de logiciels hébergés dans le cloud avec des interfaces déportées. Du coup, le besoin de performance des composants se déplace et, d’un autre côté, on est en pleine pénurie de RAM qui sont massivement utilisées pour les data centers et l’IA. Conclusion : ce ne serait pas si difficile de contrer les politiques d’obsolescence programmée des fabricants pour ce qui concerne les OS. Précisons que, souvent, les projets open source sont le fait de développeurs. Nous, on veut intégrer les approches du design dans ces développements : analyse des usages et pertinence dans l’utilisation ainsi que dans l’obtention de résultats. Dans cette optique, je me base notamment sur des modèles que j’apprécie, comme VoltR, et ses batteries lithium françaises et écoresponsables.

Quelles sont vos ambitions?
A.O. J’ai rencontré il y a quelques mois Jérôme Botte, le fondateur de Modixia, qui a déjà travaillé sur un concept similaire à ce que je cherche à développer, mais en empruntant un axe très technique, et qui a résolu un certain nombre de problématiques auxquelles je faisais face. De ce fait, nous réfléchissons à monter une entreprise commune qui serait destinée au marché BtoC – ce qui est un peu différent de mon idée de départ –, du moins dans un premier temps. L’idée, pour démarrer, est de viser les particuliers qui ont des ordinateurs de bureau – des PC fixes – et de vérifier que l’on est capables de satisfaire ce segment avec un PC fixe tout-en-un. Partir sur les particuliers rend plus aisé le crowdfunding et plus aiguë la question marketing de comment rendre attrayante et désirable une nouvelle manière de produire – ce qui nous positionne dans une problématique de type Fairphone. 

Quelques mots pour conclure ?
A.O. Jérôme Botte va bientôt passer sur Carnets de campagne sur France inter, ce qui va nous donner de la visibilité. Par ailleurs, nous sommes en plein dans le cadrage du projet et il nous serait très utile d’avoir le maximum de retours de nos questionnaires : pour cela, il suffit d’aller sur antonin_odin sur Instagram ou sur mon profil LinkedIn. Enfin, je serai résident à la villa Albertine à New York en avril et mai prochains, et pourrai ainsi explorer les potentiels du marché américain.

Une interview de Christophe Chaptal

Article précédemment paru dans le Design fax 1389