Design : community centric

David Carvalho, désormais associé de L2concept, nous parle de mobilité et de logistique ainsi que de sa vision du design.

David Carvalho, que devenez-vous ?
D.C. En décembre 2020, j’ai quitté mon poste de senior vice president design de Pininfarina (ndlr : entreprise qui appartient désormais à Mahindra, également propriétaire de Peugeot Motocycles) où j’étais chargé d’accompagner l’entreprise dans l’articulation de son offre de mobilité et des services à bord, le tout dans une culture demeurée très « carrossier ». Là, j’y ai mené un audit des compétences, un benchmark des studios de design les plus pointus sur le marché en matière de mobilité ainsi que la construction d’une offre que nous avons testée et sur laquelle nous avons travaillé pour en déterminer les opportunités économiques. 

Quels sont vos projets actuels ?
D.C. Je voulais rester dans la mobilité, tant des personnes que des marchandises. Il y a là des efforts significatifs à faire, et l’apport de l’intelligence artificielle (IA) permet de disposer d’un curseur pour pouvoir gérer logistique et infrastructures avec des moyens limités tout en obtenant un résultat à la fois performant et vertueux sur le plan environnemental. Je me suis donc rapproché de L2concept, société fondée par Alain Grandjean qui développe notamment des concept-cars et des show-cars pour Toyota, Lexus, Mercedes et bientôt BRP (ndlr : société canadienne spécialisée dans les produits motorisés de transport sur neige, terre, mer et même air avec les moteurs d’avions de loisir Rotax). Là, je continue ce que j’avais commencé à faire chez Pininfarina et, en parallèle, je tisse de nombreux liens avec l’écosystème de Sophia-Antipolis, c’est-à-dire avec tous les acteurs de la mobilité et de l’IA. Je tiens, en effet, lors la conception des POC, à prendre en compte les composantes IA, mécatroniques et logicielles. Sophia-Antipolis est un territoire exceptionnel au niveau géographique, et qui jouit d’un très grand dynamisme. Concernant nos différents projets, on a fait un grand coup avec la Renault Air4 qui intègre toutes les technologies de pointe comme la centrale inertielle. On est d’ailleurs en train de développer une version avec huit moteurs. On a aussi créé le label Riviera BORN pour embarquer les acteurs de la mobilité vers des solutions agréables et performantes. On travaille avec Platypus Craft sur des sous-marins pour les yachts, qui sont des versions civilisées des petites sous-marins scientifiques. On travaille aussi avec la start-up Taur : ils ont un projet extraordinaire, une sorte de robot logistique avec différents niveaux de charge utile allant de 300 kg jusqu’à 1,6 tonne, en passant par des versions hybrides intérieur-extérieur, le tout avec différents modes de navigation – joystick, commande à distance, capteurs radio dans le sol, mode autonome ou encore via des cartes stellaires permettant de gérer des caravanes logistiques à quatre mètres près dans des no man’s land. Enfin, on développe pour Valeo des plateformes autonomes de transport de personnes pouvant supporter jusqu’à 500 kg.

Comment travaillez-vous ?
D.C. Il est important de mêler design et création et ne pas cantonner le design à l’innovation, à la maîtrise métier ou à tout ce qui relève uniquement du rationnel. Pour créer de l’attractivité, de la viralité et du lien, il faut de l’art. Pour moi le marketing est très commercial, je me tourne donc vers des directeurs de la création comme Patrice Meignan pour toucher à cette dimension poétique et extravagante très importante, surtout en ce moment. De façon générale, je suis moins dans une démarche de consultant qui attend qu’on l’appelle que dans une démarche pro active : je monte des dossiers, je pitche, j’organise des consortiums d’entreprises. Je suis beaucoup dans l’IA et là il faut créer des synergies. La donnée permet de comprendre l’état de l’art et de voir comment travailler de la meilleure façon possible en se connectant au mieux à son environnement, en économisant au maximum de l’énergie. Dans cette optique, mon rôle est de comprendre et accompagner les entreprises. Pour cela, il faut rassurer et aller étape par étape.

La notion de logistique paraît déterminante pour vous
D.C. La logistique ne peut pas être déconnectée de la notion de mobilité, et donc de liberté. Dès que l’on est privé de mobilité, nos modes de vie s’en ressentent durement : on l’a bien constaté pendant la crise sanitaire. On voit très vite les limites et les frictions générées par le manque de mobilité. Dans ce cadre, on ne peut pas se contenter de laisser Amazon prendre la main sur tout et nous apporter les réponses qu’elle juge appropriées. De façon plus générale, l’on est passé du user centric au community centric : aujourd’hui, si l’on veut faire fonctionner différents acteurs ensemble, il faut que le développement des solutions soit supporté par une plateforme. Autrement dit, sans base logistique solide, pas de mobilité. On est donc dans une ère totalement différente où le design doit être repensé autour de communautés, dans une démarche qui consiste à articuler les rôles de chacune des parties prenantes. Cela revient à travailler l’économie de l‘impact ainsi que l’économie circulaire, ce qui permet aux projets de fonctionner.

Vous semblez porter un regard assez critique sur certaines prises de position en matière de design ?
D.C. Nous sommes dans une dynamique de systèmes et non plus dans une société consumériste. C’est pourquoi je trouve que les institutions du design ou les ambassadeurs du design sont un peu d’un autre temps et que, quelque part, sous le motif de fédérer le design, ils l’étranglent. Rajoutons à cela que beaucoup de ces ambassadeurs jouent la carte de la mise en avant personnelle. Ce qui m’inspire ce sont des démarches initiées par d’autres communautés. Je suis par exemple très admiratif de think tanks comme The Shift Project : eux, ils fédèrent les énergies et font un vrai travail de design. Ils proposent des scénarios pour changer nos comportements. C’est prodigieux tout ce qui été fait avec ces bénévoles. Il y a une réelle capacité à se mettre ensemble – comme dans le cas du GIEC – pour construire en commun des solutions pertinentes et réalistes. C’est ultra créatif et ultra organisé. Le monde du design devrait s’en inspirer. D’autre part, Il y a une majorité silencieuse de designers qui font beaucoup de bien au design – je pense en particulier aux designers intégrés aux entreprises. J’ai passé la moitié de ma vie en agence et la moitié en entreprise, je peux vous en parler ! Les équipes internes font un travail de fourmi et j’ai beaucoup de respect pour cela. De la patience et de la profondeur : c’est prodigieux. Enfin, beaucoup de professionnels du design s’interrogent sur leur métier. Trop de vocations se sont éteintes et je trouve cela dommage. On peut vraiment faire quelque chose en s’inspirant d’autres domaines d’activité. Des gens qui ne sont pas designers font des trucs incroyables et pas nous : ce n’est pas normal. Il y a beaucoup de questionnements sur les évolutions du marché mais pas assez sur nos méthodes. Ainsi, on ne devrait plus parler d’usage mais de comportemental. Nous sommes tous acteurs des programmations d’aujourd’hui. Nos comportements conditionnent notre quotidien et nos modes de vie. Il faut designer une architecture qui permette d’aller dans la bonne direction : le design doit se saisir de ces sujets-là. Il faut repenser notre façon de voir le design : réfléchir aux futurs métiers du design et remettre à plat certaines pratiques. C’est suspect de continuer comme si de rien n’était. Il faut absolument se remettre en cause ! 

Article précédemment paru dans le Design fax 1228