Design de santé

Perrine Courtois, CEO de Rheumacare, “plateforme de thérapies numériques pour les maladies ostéoarticulaires”, nous parle de son parcours ainsi que des ambitions de l’application AppliGoutte développée par sa société.

Perrine Courtois, quel est votre parcours ?
P.C. Je suis née en Syrie d’un père diplomate français et d’une mère danoise historienne de l’architecture et de l’art, et de surcroît musicienne. J’ai vécu dans quatre pays sur trois continents avant d’arriver en France à l’âge de 15 ans. Je suis donc ce que l’on peut appeler une véritable éponge culturelle et linguistique ! Comme j’étais bonne élève, j’ai fait à Sciences Po Paris, puis j’ai démarré une carrière dans la finance pendant quatre ans. Après cela, j’ai fondé ma première entreprise, une marque de vêtements d’intérieur. J’avais un besoin très fort de créativité et, sur un plan culturel et identitaire, j’ai mis beaucoup de temps à me positionner. Après cette première expérience de création d’entreprise, j’ai travaillé comme consultante dans les domaines du numérique et de l’innovation et, en 2009/2010, j’ai fait un post-diplôme à l’ENSCi – il n’y avait pas encore de parcours hybride à l’époque et nous n’étions que deux à ne pas venir d’une école d’art). Après avoir obtenu mon diplôme de l’ENSCi, je me suis joint à l’agence de design Nolaho de Françoise Novel, dont je veux souligner l’importance, puisqu’elle fut une des premières à mélanger innovation et consultation, en s’inspirant notamment du modèle d’IDEO, c’est-à-dire en combinant le travail de design et de consultance. À partir de 2015, j’ai travaillé dans un cabinet de conseil très expérimental qui justement hybridait designers et consultants. J’ai accompagné cette hybridation grâce à mon double profil business et numérique. À partir de 2016, je me suis placée dans le domaine de la santé en constatant que personne n’utilisait les méthodes d’innovation par le design. Pendant plusieurs années j’ai ainsi accompagné de nombreux acteurs de la santé, dans des contextes inhabituels : congrès de médecins, pharmacies, en m’appropriant les méthodes utilisées par des sociologues dans le secteur de la santé. J’ai aussi enseigné dans des écoles de management. Enfin, en 2023, je cofonde Rheumacare avec deux associés, le Professeur Hang-Korng EA et le Docteur Sharon Abiven.

Justement, parlez-nous de Rheumacare
P.C. Notre objectif est d’apporter un soin expert à tous les patients atteints de pathologies chroniques en matière de rhumatologie ; cela concerne aujourd’hui jusqu’à 20 millions de personnes en France. Ces maladies nécessitent une prise en charge adaptée et personnalisée et, malheureusement, il n’y a plus que 2500 rhumatologues en France, et la plupart d’entre eux ont plus de 60 ans. Tous ces patients risquent des complications et des arrêts maladie s’ils ne sont pas pris en charge de façon individualisée et ciblée. Dans cette optique, nous avons développé une première application, AppliGoutte qui va être commercialisée dans quelques semaines. AppliGoutte est une solution simple à utiliser et accessible destinée à tous les patients atteints de goutte. Pour information, la goutte est un rhumatisme articulaire chronique d’origine héréditaire liée à un défaut d’élimination, d’acide urique par le rein. C’est une pathologie sous-estimée, qui touche un million de personnes en France, avec des impacts cardio-vasculaires graves et qui plus est extrêmement douloureuse. Seuls 30% des malades sont correctement traités. Et dans le monde le nombre de personnes atteintes va doubler pour atteindre 100 millions de malades en 2050, chiffre probablement en deçà de la réalité. Avec AppliGoutte, on accompagne les malades vers une forme de guérison en supprimant durablement les crises, ce qui devrait être possible pour 85% d’entre eux. Notre application combine trois interventions : l’élaboration d’une trajectoire thérapeutique personnalisée avec un traitement de fond grâce à un algorithme qui adapte le traitement, un programme d’adaptation thérapeutique et, enfin, des fonctions de prédiagnostic et d’aide à la gestion des crises. On utilise un phénotypage digital du patient pour le profiler ainsi que des algorithmes scientifiquement validés et pilotés par l’IA. L’application sera commercialisée en version freemium, prescrite par les médecins ou conseillée par les pharmaciens. 

Et la place du design dans tout cela ?
P.C. On a commencé le projet avant de créer l’entreprise. Sharon a fait sa thèse en médecine sur la conception de l’application en utilisant les méthodes du design. j’ai mentoré cette thèse qui était dirigée par Pr H-K Ea. Nous avons mené une enquête approfondie auprès de patients, mis en place des observations de terrain ainsi que des ateliers de co-conception. C’est donc une véritable approche d’user research – nous étions en 2020 – assez rare en France dans le domaine de la médecine. Notre initiative prend racine à l’hôpital Lariboisière AP-HP, où le Pr H-K Ea exerce, et elle a été développée en collaboration avec les experts de cet établissement. Dans la santé, traditionnellement, on essaie d’incorporer une solution technique dans un parcours d’usage : nous avons été précurseurs en faisant l’inverse. Dans chaque étape de développement de l’application, les patients sont intervenus pour que nous puissions être bien certains de répondre à leurs besoins, tout en prenant en compte les avancées et contraintes scientifiques. AppliGoutte est une solution particulièrement inclusive, sachant que notre ambition est un développement mondial. Ainsi, on a fait faire par une illustratrice scientifique un répertoire d’illustrations assez large, avec des pieds et des mains dans toutes les couleurs de peau. Par ailleurs, nous sommes partenaires du tiers lieu Prévention Holistic, dont le chef de file est les hôpitaux Saint-Joseph et Marie Lannelongue. Holistic est un tiers lieu labellisé France 2030 qui vise à faciliter l’adoption de solutions numériques et la mise en place de nouveaux usages par les professionnels de santé et les patients. Il y a donc tout naturellement des designers au sein de ce tiers lieu.

Votre analyse du design aujourd’hui dans le secteur de la santé ?
P.C. En 2016, les seuls designers dans la santé étaient des designers produit qui s’occupaient de dispositifs médicaux et de mobilier. Depuis la Covid, de très nombreux designers se sont intéressés au secteur de la santé, et, aujourd’hui, ils sont de plus en plus présents dans les hôpitaux. Cela dit, ils ont encore peu de poids au niveau stratégique. Je peux vous parler de mon expérience : j’ai vu arriver plein de jeunes designers qui ont voulu faire de la santé. Mais, c’est un métier très difficile parce qu’on peut être confronté à des situations qui nécessitent de la maturité. C’est éprouvant d’aller faire des observations en salle de déchocage, c’est dur d’aller voir des patients qui ont failli mourir et qui racontent leur histoire. Idem dans le domaine du cancer : on noue des relations avec des patients qui ensuite s’éteignent. Pas facile… Au-delà, la collaboration avec les sociologues et les anthropologues est une des pistes pour l’avenir. Nous devons travailler main dans la main avec eux et on ne doit pas, nous, designers, prétendre faire leur travail – et réciproquement d’ailleurs. En résumé, la situation est bien meilleure aujourd’hui pour ce qui concerne le design dans la santé, mais il faut des designers ayant de la maturité ainsi que la capacité à aborder la composante stratégique. Cela signifie, notamment, que les directeurs d’hôpitaux et les médecins doivent être formés au design.

Une interview de Christophe Chaptal

Article précédemment paru dans le Design fax 1394