Hermann Zapf, le magicien de la typographie !
Peter Gabor nous emmène dans un passé récent découvrir de purs chefs-d’œuvre de la typographie, celle du maître Hermann Zapf, créateur du Palatino et de l’Optima, entre autres… Un article à lire pour (re)découvrir le pourquoi de créations absolument époustouflantes de beauté. Attention les yeux…
L’utopie graphique selon Hermann Zapf
Hermann Zapf, dans son Manuale Typographicum, recense en réalité toute cette grammaire et ce vocabulaire graphique. Et c’est en cela qu’il constitue une expérience majeure. C’est que, dans l’histoire de la typographie, jamais on n’a exploré avec autant de finesse toutes les richesses d’expression de ces vingt-six lettres.
Tout d’abord le choix des textes
À lire seulement son Manuale, Zapf rend compte de l’énorme richesse de la pensée typographique, des textes de Victor Hugo, Stanley Morison (le dessinateur du Times), Frederic Goudy, Jan Tschichold et bien d’autres. Ils explorent les rapports de la forme et du fond, montrent qu’il existe bien une « conscience typographique inconsciente », dès lors que l’œil lit des lettres, tout en voyant des formes.
Mais nous savons bien aujourd’hui que l’œil ne lit pas des lettres, même pas des syllabes comme on l’a pensé longtemps, nous lisons des fragments de textes, des mots, des morceaux de lignes, notre pensée achève un mot avant même d’avoir atteint la fin d’une ligne, et saute parfois la fin d’une phrase anticipée. Les grands lecteurs connaissent bien tout ce processus, mais encore fallait-il que des experts comme Zachrisson ou Richaudeau se penchent sur cette phénoménologie qu’est la lecture.
Zapf donc nous renvoie à ces auteurs puis il nous dit, au travers de chacun des textes : voilà une manière de dire cela. Chacun des textes se voit attribuer une mise en forme différente, avec pour seul souci la perfection de son organisation.

Comment s’articule cette grammaire
Le choix d’une mise en page
Prenons par exemple la planche consacrée au texte de Maurice Audin. Fils de Marius, conservateur du musée de l’imprimerie à Lyon, imprimeur, c’était un homme érudit, un penseur de son métier. Hermann Zapf n’a pu s’empêcher de lui faire un clin d’œil en organisant son texte autour d’une casse symbolisée. La finesse de HZ consiste à styliser cette casse, pas à la reproduire.
Même Mondrian dans ses magnifiques tableaux typographiques n’avait pas osé aller jusque-là. Juste des carrés réguliers, avec une lettre d’alphabet dans chaque case. Un filet vertical pour attirer l’œil du lecteur sur le texte, qui, petit (corps 8,5 ou 9), composé en italique, renvoie à l’auteur en ce que celui-ci avait fait évoluer un code typo de Fournier pour le dépoussiérer et le rendre plus simple, donc en italique pour inscrire ce texte comme une citation de Maurice Audin. Un filet horizontal pour clore et une signature en capitales pour dire toute la filiation de cet imprimeur avec la typographie traditionnelle. Remarquez que le prénom est composé également en capitales. Pas un horrible Maurice AUDIN cher à nos formulaires administratifs modernes qui mélangent avec vulgarité ces deux modes de composition. Parce que HZ fait partie des gens qui composent soit tout en bdc, soit tout en CAPS, soit en CAP et bdc, s’autorisant juste l’usage des petites caps quand il mélange plusieurs modes.
Le choix des caractères
HZ utilise ici une garalde, sans doute un Garamond de chez Claude Garamond, caractère représentatif d’une longue tradition typographique datant du XVIe siècle. Ce caractère, symbole de l’érudition et de la diffusion du caractère mobile en plomb (Gutenberg), issu de l’Alde de Manuce, montre encore une fois la détermination de HZ de coller à l’auteur par l’utilisation d’une typo qui exprime sa pensée.
Les titres
Ici, il n’y en a pas. C’est volontaire. De fait, l’illustration de la casse symbolique tient lieu de titrage et renvoie directement au sujet du texte et à l’esprit de l’auteur. Pourquoi surcharger quand on peut faire simple ?

Les lettres
Tout au long de ce Manuale Typographicum, Hermann Zapf va utiliser l’alphabet. C’est son sujet principal. D’abord parce qu’il est lui-même un immense créateur de caractères et que son talent obsessionnel va jusqu’à être capable d’écrire en garamond corps huit avec un stylo Bic (je l’ai vu faire), recréant avec sa pointe Bic les pleins et déliés du garamond. Ensuite parce que cet ouvrage, sans peut-être qu’il le sache lui-même, marque le début de la fin d’un processus que l’œuvre d’un David Carson va achever de déstructurer.
Mais nous en reparlerons.
Les chiffres
Ici pas de chiffres, oubli ou volonté, il n’est pas toujours clair dans ses choix. Je croyais que cela avait un rapport avec la modernité des textes ou des mises en page, ce n’est pas le cas. En tout cas, ces formes mathématiques complètent très souvent ses compositions.
Les filets
Hermann Zapf utilise les filets avec parcimonie et délicatesse.
Dans la composition de Maurice Audin, les cases ne se ferment pas, ce sont des suggestions de cases. Juste pour que le regard distingue la structure, l’œil du lecteur fermera inconsciemment les jonctions. Quant aux deux filets horizontal et vertical, ils sont plus que présents, ils constituent de fait un cadre non fermé à la pensée d’Audin, suggérant un entourage qui, s’il avait été fermé en faisant le tour complet de son texte, aurait alourdi et enfermé cette pensée dans une finitude très désagréable.
Zapf prolonge la pensée de l’auteur en laissant planer une ouverture sur d’autres idées, d’autres concepts.
Les espaces-blancs
Le gris typo tout d’abord. Une fois de plus, et on le voit tout au long de cet ouvrage, Zapf soigne la régularité d’une composition (n’en déplaise à Catherine Zask, qui prône l’accident de lecture comme moyen de relancer celle-ci), afin de rendre fluide la caresse de l’œil sur le papier.
Tout au plus pourrait-on déplorer la petite césure en ligne 2 que nous aurions sans doute aujourd’hui évitée en jouant sur les approches-lettres et les approches inter-mots. Mais Zapf n’est pas un idiot. C’est un perfectionniste. On ne joue pas avec les approches (parce qu’il aurait pu, la technique du plomb le permettait déjà), on respecte les traditions, donc on coupe, puisqu’en mode justifié c’est la règle. Pas plus de trois coupes à la suite. C’est tout, c’est tout.
Les ponctuations
Zapf utilise le moins possible de ponctuations dans ses compositions. Sans doute pour ne pas alourdir celles-ci mais aussi pour donner plus d’importance à celles qui restent.
Je me souviens d’une composition de Herb Lubalin qui mettait en face, sur deux pages opposées au format tabloïd, deux des plus longues phrases de la littérature mondiale : la création du monde selon la Bible traditionnelle de l’Ancien Testament et une phrase de James Joyce d’Ulysse ne portant aucune ponctuation jusqu’au point final. Spectaculaire. C’est dire aussi que les rédacteurs très souvent surchargent (moi le premier) en croyant faciliter la lecture (et en même temps c’est bien utile pour faire respirer le lecteur, en croyant encore à une vieille idée selon laquelle nous prononcerions les mots dans notre esprit. Ce n’est plus le cas depuis longtemps – évolution de la pensée moderne oblige).
Les blancs tournants
L’œil ne lit pas les formes mais les contre-formes. Tous les créateurs de caractères le savent bien. Dans la composition de Maurice Audin, Hermann Zapf ne se départit pas de cette vérité. Il installe notre vision binoculaire avec un équilibre parfait des blancs tournants autour des lettres dans les cases, autour du texte de Maurice Audin, de sa signature.
Et il y a là comme une magie d’harmonie qu’on croit facile mais qui a dû demander des heures de mise au point pour atteindre cette perfection. La régularité de ces blancs confère une apparence de neutralité au texte qui pourtant parle du triomphe de l’alphabet, de l’irrésistible poussée des théologies et de vérités universelles. C’est dans le calme obtenu par cet équilibre que le lecteur aborde des textes de la plus haute portée.

Les contrastes (gras-maigre, grand-petit)
Ici pas de jeux de contrastes, on pourrait même dire que Hermann Zapf a voulu gommer tout accident autre que les deux petits filets gras même pas achevés. Volonté de privilégier la lecture comme moyen d’érudition plus que de propagande. Ce n’est un texte ni vendeur ni prosélyte. Juste une réflexion. Un raccourci de réflexion. Alors pas de gras, ni de maigre, juste un peu d’italique pour « authentifier » la pensée de l’auteur.
Zapf utilise abondamment les contrastes dans d’autres compositions, mais c’est toujours en vue de faire dire, de faire un focus sur une idée ou une belle forme. Jamais par un souci de pure esthétique. C’est en cela que l’utilisation de ces contrastes relève d’une grammaire et non d’une figure de style.
En conclusion
Hermann Zapf est le proto-typographe parfait, il a recensé les moyens, lu avec attention les textes avant de les mettre en page, analysé et compris le sens de chacun d’eux, compulsé le catalogue de caractères (polices) de la fonderie Stempel, éditeur de l’ouvrage, pour utiliser la bonne police avec le bon texte.
Il a su créer une harmonie du signifiant-signifié grâce à une maîtrise de son art portée au plus haut niveau d’élégance et de sobriété. Ne pas en dire plus qu’il ne faut mais le dire bien.
En cela, Hermann Zapf est en filiation directe avec les humanistes et moralistes du quattrocento.
Allez découvrir les magnifiques planches typographiques de HZ présentées par Peter Gabor.