Rockland : le bon rythme

Clément Derock et Frédéric Lalande, cofondateurs de Seenk et intuit.lab, parlent de Rockland.

Clément Derock et Frédéric Lalande, quels sont vos parcours respectifs ?
C.D. Je suis né à Pondichéry et suis d’origine mixte franco-indienne. J’ai étudié l’architecture à la faculté des sciences de Luminy, puis le design de produits à l’école Jean Perrin de Marseille. J’ai démarré ma carrière comme designer dans le domaine de l’aérospatiale puis ai rejoint le monde des agences comme directeur de création chez CB’A, Studio Grolier, Club Internet puis Euro RSCG Design. Entre-temps, j’ai créé le département de design de l’agence de publicité J. Walter Thomson à Mumbai. Fort de mon expérience et de ma conviction que nous n’avons pas tous une mais plusieurs cultures, j’ai cofondé Seenk et l’école intuit.lab.
F.L. J’ai étudié le design graphique à l’école Maryse Eloy et ai obtenu un Master en design global à l’École Supérieure de Design Industriel (ndlr : nous en profitons pour saluer chaleureusement la mémoire de cet homme exceptionnel que fut Jan-Lin Viaud). Pendant mes études, j’ai travaillé chez Matra Communication et chez Circ Design avec Gianni Vianello Vinci. En 1996, je lance intuit, un studio de design, avec David Passegand et Moetu Battle, à l’époque du CD-ROM culturel, du boom télévisuel et des débuts de l’image de marque. Je cofonde ensuite Seenk avec Clément Derock. Un an plus tard, en association avec Clément Derock et Patrick Felices, je crée l’école de design intuit.lab. Aujourd’hui, en association avec mon partenaire Clément Derock, je gère les agences et les écoles qui composent le réseau international du groupe Rockland. 

Justement, parlez-nous de Rockland 
C.D. Rockland est un projet qui existe de façon latente depuis 20 ans, c’est-à-dire qui remonte à la fois à la création de Seenk, dont le positionnement s’est assis sur le concept du métissage des métiers, et à la création de l’école intuit.lab.
F.L. Rockland est notre façon d’indiquer combien sont importants les liens entre métiers opérationnels du design et pédagogie du design.

C’est-à-dire ?
CD. Nous sommes, Frédéric et moi, tous les deux des designers produit. Au départ, nous réfléchissions à un projet expérimental, sur une façon de voir évoluer nos métiers. C’était une époque où le top en matière stratégique était l’agence de design global. Le digital a mis un boulversé ce type de construction et a amené à transversaliser les activités, ce qui a abouti à la création de Seenk. Le problème était qu’il n’y avait pas sur le marché les profils multi-métiers dont nous avions besoin. Le fait d’avoir un pied dans le monde de l’enseignement nous a permis de construire la pédagogie nécessaire pour disposer des profils que nos métiers demandent. C’est important pour nous d’être « industry ready » !
F.L. Il s’agissait aussi – et il s’agit toujours – d’acculturer certaines filières industrielles en les ouvrant, ainsi que les étudiants, à un design transversal et créatif.

Quel est votre modèle d’enseignement et où êtes-vous implantés ?
C.D. Notre vocation est de former des professionnels de haut niveau répondant aux besoins spécifiques des métiers du design graphique et de la communication visuelle, tout en intégrant les enjeux du digital. Dans cet esprit, nous faisons systématiquement intervenir des professionnels en activité pour transmettre des pratiques qui sont en permanente évolution. Nous sommes implantés sur Paris, Marseille, Toulouse et bientôt à Aix ainsi qu’à São Paulo (mars 2021), Bombay et Calcutta. Nous disposons de plusieurs marques comme intuit.lab, intuit.pro ou Prép’art.
F.L. Nous sommes très sensibles aux évolutions des métiers et des parcours. Ainsi, pour ne pas laisser une partie de notre génération sur le carreau, intuit.pro est idéale pour se mettre à niveau, aussi bien en matière de réflexion que de technique métier. On vient d’ailleurs de lancer des cycles de reconversion pour ceux qui voudraient être sensibilisés au design.

Que représente Rockland ?
C.D. Rockland réalise 12 millions d’euros de chiffre d’affaires. Nous sommes 25 personnes côté Seenk et 45 personnes côté éducation – chiffres auxquels il faut rajouter 200 intervenants extérieurs. Nos écoles totalisent 1 500 étudiants. 
F.L. Je précise que nous ne cherchons pas particulièrement à faire du volume et sommes en moyenne sur des classes de 25 étudiants pour lesquels nous apportons un maximum de suivi. Ce qui nous intéresse est de multiplier le nombre de campus internationaux plutôt que de constituer un seul gros paquebot. Nous nous définissons comme une « boutique school ».

Êtes-vous un groupe indépendant ?
C.D. Nous sommes un groupe indépendant mais on se fait accompagner par le fonds 123, qui n’est pas un investisseur mais un partenaire financier avec lequel nous bâtissons notre développement.
F.L. Dans cet esprit, nous avons nommé un DGA chez Seenk pour que, avec Clément, nous puissions nous consacrer au développement de Rockland.

Votre ambition dans les cinq ans à venir ?
C.D. Soyons naïfs et sincères : la plus grande richesse est celle que l’on transmet. Notre métier de designer éveille au beau et à l’utile. Le partager est important. Exercer le métier de designer et le transmettre est un modèle qui peut se décliner partout, et l’on peut donc dupliquer ce croisement agence X école partout dans le monde. Rockland doit être largement perçu comme étant un hub combinant agence et pédagogie.
F.L. Et puis c’est quand même marrant de voir, par exemple, des étudiants indiens qui côtoient des étudiants chinois, le tout à Paris : cela est d’une grande richesse. On est plus sur une problématique de faire éclore de la créativité que de faire de la croissance à tout prix. 

Votre vision du design français ?
C.D. On passe pas mal de temps dans d’autres pays. Le design est une richesse et la pédagogie est un excellent terrain d’entente neutre pour permettre à tous les designers de transmettre. On invite tous les professionnels à enseigner, c’est très enrichissant.
F.L. Le design est un levier de changement et il faut l’utiliser comme tel. Le design a l’avantage de permettre une vision globale de l’ensemble de la chaîne de valeur.

Un message en particulier pour terminer ?
C.D. Tout ce que nous avons fait relève d’une initiative privée. Nous ne sommes pas reconnus par le ministère l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation mais par celui du Ministère du Travail, de l’Emploi, de la Formation Professionnelle et du Dialogue Social (via France Compétence 7). Cela pour dire qu’il faut laisser plus de libre initiative à l’enseignement du design où s’inventent de nouvelles méthodes d’éducation et de transmission. Nous pensons que c’est l’enseignement de nouveaux métiers qui crée le marché et non l’inverse.
F.L. Le design, demain, peut prendre davantage de leadership. Il faut que nous ayons des designers qui savent ce qu’est la stratégie ou le management. On est, à ce propos, en train de monter un MBA avec une institution renommée dans l’objectif d’ouvrir à une démarche d’intelligence créative.

Article précédemment paru dans le Design fax 1169