ENSCi : bonnes nouvelles !

Interview de Frédérique Pain, directrice de l’ENSCi-Les Ateliers et directrice du programme Design et Conception pour les Transitions (DCT), lauréat de l’appel à manifestation d’intérêt Compétences et métiers d’avenir (AMI CMA) porté par France 2030, et Olivier Hirt, responsable du développement de la recherche, coresponsable de la Chaire Innovation Publique et délégué en chef du programme DCT.

Frédérique Pain, Olivier Hirt, comment allez-vous ?
F.P. Très bien : nous sommes sur un petit nuage, car il s’agit d’un moment historique pour le design français. Dans le cadre du programme DCT, nous allons développer ensemble les formations en design pour porter les transitions. Je dis cela parce que le programme est une initiative conjointe de 200 partenaires, soit 18 écoles de design, autant publiques que privées, 19 universités, 18 écoles d’ingénieurs, 5 IEP et 5 organismes de recherche.
O.H. Ce sont en effet 20 projets de formations portés par des écosystèmes regroupant plusieurs institutions par projet ; d’autre part, l’ENSCi est le chef de file de ce programme. Précisons par ailleurs que ce programme fait suite à un diagnostic compétences et métiers d’avenir.

Quel est l’objet de ce programme ?
F.P. Tout d’abord, ce programme est l’aboutissement de 2 ans de travail avec le soutien du Secrétariat général pour l’innovation (SGPI) dont le directeur général est Bruno Bonnell et au sein duquel nous avons travaillé également avec François Germinet et Guillaume Bordery. La philosophie globale du programme est d’augmenter notre capacité à former des acteurs de la transition par le design, via la formation initiale et selon un format hybride. Précision au passage : quand l’on parle de transition, l’on se réfère au fait de passer d’un état à l’autre. L’objectif du programme est de produire 4 ans de programmes à destination des territoires. Trois mots clés résument notre volonté. Il y a d’abord le cap qui consiste à contribuer à l’installation d’une politique nationale du design avec un focus sur la recherche, le tout avec une vraie dimension académique. Il y a ensuite l’impact, avec des actions différenciantes et transformatrices, comme l’insertion professionnelle, les formations hybrides dont je viens de parler, et des clusters alignés avec les fondamentaux de France 2030 afin d’accompagner les enjeux structurants de notre société. Enfin, le 3e mot clé : preuves. Nous allons démontrer que notre grande communauté du design est capable de se fédérer, d’autant que nous sommes regardés de façon très attentive par les partenaires publics. On va ainsi créer un référentiel de compétences sur le design, qui pourra être enrichi par la communauté design. On va aussi mettre sur pied un Observatoire national du design. Tout cela nous permettant de nous inscrire dans une démarche de mieux produire, mieux vivre et mieux comprendre le monde. 
O.H. Les projets de formation sont organisés par universités et écoles des territoires correspondants. Et nous allons accompagner les territoires dans l’établissement de ces formations, car il s’agit d’amener le design de façon fluide au sein des regroupements d’institutions pédagogiques. Il est crucial de satisfaire les exigences en matière de design des régions, par exemple en alignant les programmes éducatifs sur les besoins de l’industrie. 

Quel est votre plan de route ?
O.H. Nous allons nous engager de façon formelle en 2026, date à laquelle les formations vont commencer à se déployer, et ce, sur 3 ans. Le projet DCT est subventionné à hauteur de 9 millions d’euros : il convient de considérer cela comme financement d’amorçage dans le but de construire des éléments qui doivent se pérenniser. Dans les 3 ou 4 ans, on doit être capable de proposer des modèles économiques de formations qui seront autosuffisants sur le plan économique, notamment grâce à des clusters établis par enjeux de transition, au référentiel de formations, à l’Observatoire et au commun numérique. Ainsi, c’est le projet dans son ensemble qui doit trouver son équilibre économique. Le tout nous permettra de converger vers une politique nationale du design. 

Quel est le rôle de l’ENSCi dans le cadre de ce programme ?
F.P. Nous sommes le chef de file sur le projet, et c’est l’aboutissement d’un travail que je mène depuis 5 ans. Rappelons que l’école a une double tutelle, industrie et culture, et que cela fait partie de ses missions que de développer et fédérer le design à l’échelle nationale. Nous sommes donc parfaitement légitimes pour porter le projet DCT, et qui plus est de façon très transversale. De façon plus générale, je trouve que c’est très enthousiasmant de voir ce qui se passe en ce moment. Il y a notamment une écoute très attentive des acteurs publics sur le comment travailler ensemble. Et puis, le design est enfin considéré comme un acquis et nous sommes passés à la phase de déploiement. C’est un petit pas pour la femme engagée que je suis, et c’est un grand pas pour le design, lequel doit être perçu comme est un agent provocateur des transitions, aussi bien économiques que sociétales. Enfin, dans le cadre du programme DCT, l’ENSCi porte son propre projet (ndlr : nom de code D48), en se plaçant dans une dimension prospective : sur la base de sa pédagogie innovante et spécifique, l’objectif est de former les formateurs pour transmettre une connaissance sur un sujet de transition, notamment auprès d’autres métiers ou disciplines.
O.H. Il est aussi important de former les designers que de former les autres métiers à la démarche et aux outils du design si l’on veut mieux servir le pilotage des transitions. Le désilotage est clé, et c’est pour cela que la notion d’hybridation est si déterminante.

Le mot de la fin ?
F.P. Nous vivons actuellement une grande aventure, et également un moment historique du point de vue de notre société en général, car nous sommes à une époque où tous les fondamentaux sont remis en cause. C’est la force du design et de la façon dont il est enseigné que d’être un levier majeur dans l’accompagnement ou la mise en œuvre des transformations. Ma philosophie s’inspire de Kierkegaard : le design est la capacité à adresser le paradoxe (ndlr : le paradoxe pour Kierkegaard est la capacité d’ébranler les pensées trop sûres d’elles avec ce que la vie possède d’irréductible).
O.H. On travaille avec une communauté de jeunes chercheurs et designers pour qu’ils puissent contribuer sur le design d’après et les pédagogies d’après (le vivant, les démocraties, etc.). Le CMA DCT est l’occasion d’aller vers des pédagogies avancées, notamment en regardant ce qui se fait ailleurs qu’en France. 

Une interview de Christophe Chaptal

Article précédemment paru dans le Design fax 1382