Pierre Authier, chief design officer de Technicon Design, filiale du groupe français d’ingénierie Segula Technologies, nous parle de son parcours et de son métier.
Pierre Authier, pourriez-vous vous présenter ?
P.A. J’ai un double cursus en ingénierie et design : un DEA en conception de produits nouveaux à l’École nationale supérieure d’Arts et Métiers, complété par une formation en design effectuée dans l’antenne suisse que possédait à l’époque l’école américaine ArtCenter. Ensuite, je suis entré chez Automobiles Peugeot, embauché par Gérard Welter. J’y ai débuté comme designer, puis mon périmètre s’est progressivement étendu jusqu’à finir comme chef de projet design et où mon dernier projet fut le couple 208 / 2008. En 2014, je reçois un Automotive News Rising Stars pour le travail sur 208 / 2008, l’occasion de basculer chez Citroën comme responsable de projet design où j’ai terminé avec le projet C3 Aircross. Après 20 ans de PSA (ndlr : aujourd’hui Stellantis), je décide de rejoindre Segula Technologies, groupe d’ingénierie qui travaille avec différents constructeurs automobiles, afin d’y développer l’ensemble de l’activité design sous la marque Technicon Design. Pour mémoire, Technicon est une société anglaise qui existe depuis 1978, qui s’est fait connaître pour son expertise de la clay et qui s’est par la suite diversifiée sur le numérique, en particulier.
Parlez-nous de Technicon Design
P.A. Technicon est depuis quelques années une filiale de Segula Technologies. Nous sommes 400 personnes dans le monde et nous nous positionnons comme un partenaire majeur des grands constructeurs automobiles. J’y suis chief design officer, sous la houlette de Romain Chevalier, le CEO. L’une de mes contributions a été d’élargir le champ d’action de Technicon au-delà de l’automobile, pour couvrir l’ensemble de l’écosystème du transport – camions, trains, avions, etc. – et également pour aller vers le luxe. On travaille avec tout type d’entreprise, du grand groupe à la start-up. Du fait de notre taille et de nos diverses implantations, nous sommes par essence multiculturels. Nous disposons d’un studio à Paris, au départ essentiellement centré sur le design numérique, mais qui, aujourd’hui, est un studio complet intervenant sur toute la chaîne de valeur de design, de la stratégie, en passant par les maquettes numériques, jusqu’aux étapes de communication. En matière de fonctionnement, nous proposons soit du staffing, c’est-à-dire que nos designers vont s’intégrer aux équipes du client le temps du projet, soit la prise en charge de projets au sein de nos studios pour une livraison clé en main sur toute ou partie de la chaîne de valeur du design. La richesse de notre réseau international est un avantage majeur : nous avons par exemple 150 personnes aux États-Unis et sommes très présents en Europe, en Inde ou en Chine. Ce qui fait que nous sommes à la fois agiles et largement implantés, avec cette facilité de répartir la charge partout dans le monde.
L’automobile est très chahutée en ce moment : comment cela vous impacte-t-il ?
P.A. Il est certain que, quand l’automobile tousse, on en ressent les effets – d’où la volonté de ne pas dépendre que de l’automobile. Néanmoins, dans un contexte d’incertitude, les constructeurs sont intéressés à collaborer avec nous en raison de notre vision mondiale du secteur. D’autre part, l’IA est un bouleversement pour nos métiers, mais représente aussi une foule d’opportunités.
Votre vision du design produit ?
P.A. Le design dans l’automobile est à un niveau de grande maturité. On peut, à ce propos, regretter qu’en France, dans les autres compartiments de l’industrie, le design ne soit pas encore compris comme un levier de performance, d’innovation. Et de différenciation. Ainsi, avec l’expérience que nous avons de l’automobile en ce qui concerne le respect des contraintes de timing et de productivité, il est relativement aisé d’appliquer les bonnes recettes pour le rail, les camions ou l‘aviation. Ainsi, on travaille avec un équipementier qui conçoit et fabrique des sièges pour la classe business, et là notre expertise de coconstruction avec les équipes produit et technique est un vrai avantage. En effet, le design est avant tout une démarche de coconstruction avec d’autres métiers pour apporter de l’émotion et de l’innovation. Tout cela est au service de l’expérience client, dans les meilleures conditions de coût-qualité-délai. C’est cette façon de faire du design que nous essayons d’amener chez tous nos clients. Bien sûr, on s’adapte à chacun d’entre eux, mais on conserve toujours la même logique.
Et que pensez-vous du design français ?
P.A. Notre objectif chez Technicon est d’offrir toutes les cultures du design. Cela dit, j’ai le sentiment qu’il y a une manière assez singulière de faire du design chez les constructeurs français, avec la recherche systématique du coup de cœur ainsi qu’une histoire à raconter, ce qui explique le caractère très affirmé des designs. Je pense aussi que la particularité du design français, quand il est réussi, est le résultat d’une collaboration ou coconstruction entre les équipes design, produit et technique. En France, l’émotion et la technique travaillent ensemble, pour une expérience maximale. Un design qui fonctionne bien commercialement ressort toujours de la réunion de ces trois métiers. Dans cette optique, je ne suis pas favorable à la domination d’un métier sur un autre : le design doit être dans une collaboration.
Un message pour terminer ?
P.A. Le design est un métier passionnant et ressort toujours d’une aventure collective. Et puis, le rôle du design est de donner une vision et d’accompagner la transformation des entreprises.
Une interview de Christophe Chaptal
Article précédemment paru dans le Design fax 1379
