Mercenaire des arts unifiés

Flory Brisset, présidente et directrice de la création d’Invenio Flory, nous parle de son studio qui se qualifie de “mercenaire des arts unifiés “.

Flory Brisset, pourriez-vous vous présenter ?
F.B. Je suis un pur produit des arts appliqués. Originaire du Pas-de-Calais, je me suis rapidement intéressée au design et suis entrée à l’École Supérieure des Arts Appliqués et du Textile de Roubaix, puis à l’École Duperré, et j’ai fini avec un Master. Mon profil est double : designer et direction artistique. Créer dans le vide ou faire juste un beau dessin ne m’intéresse pas. J’aime appréhender la matière et trouver par ce biais des axes de création. En 2011 je fonde mon studio, Invenio Flory, alors que j’étais en première année de Master parce que je savais que le secteur du design textile était cloisonné avec une vision du travail très silotée. C’est un problème, car il est compliqué dans ces conditions de faire évoluer une idée. Avec mon studio, j’ai pu commencer à contacter des maisons dans la haute couture, telle Dior, Stéphane Rolland ou Jean-Paul Gaultier, qui m’ont confié des travaux d’ennoblissement – comme de la broderie ou de la plumasserie.  

Flory Brisset, comment travaillez-vous ?
F.B. Nous sommes dans une démarche permanente d’évolution en matière de démarche technique et de création avec l’objectif de maîtriser la quasi-totalité de la chaîne de valeur de notre spécialité. Nous avons la capacité de développer des projets en marque blanche de A à Z, hormis quelques étapes de couture. Pour information, la marque blanche représente 100% de notre activité. Nous sommes spécialisés dans l’ennoblissement, mais on sait développer une pièce dans sa totalité : ainsi, lorsque nous habillons une bouteille, c’est de l’ennoblissement, mais quand on développe une veste comme une sculpture à porter, il s’agit d’un projet complet. On travaille beaucoup de sur des pièces uniques ou de petites séries qui ont une forte valeur de communication. Cela dit, on peut créer des pièces pour de la production que l’on gère, par exemple, avec l’Asie. On brasse un spectre très large de champs d’application ou de techniques. Disons que l’on crée des œuvres ornementales : un client vient nous voir pour un projet un peu fou ou une idée qui pourrait sembler farfelue. Il ne sait pas comment faire, alors il vient nous voir. Nous aimons beaucoup les projets de l’ordre de l’impossible ou qui relèvent du challenge. On est sur le design d’objet, la mode, le design d’espace, sur des échelles qui vont de la boucle d’oreille à l’habitacle automobile ou aux pièces d’exposition. Nos pratiques se situent entre la R&D, l’artisanat et une démarche artistique ou de l’ordre du design. Concernant notre organisation, nous sommes 5 en fixe au studio et on monte à une trentaine de personnes sur certains types de projets, notamment au moment des collections. Parfois, on développe un process très spécifique et il faut alors monter une équipe dédiée pour chaque projet, d’autant que nous intervenons sur une très large palette de matériaux. Dans ces conditions, nous intervenons quasi exclusivement des maisons de luxe ou pour des offres dotées d’un positionnement haut de gamme, dans l’industrie, le luxe, les spiritueux ou le parfum.

Quelle sont vos ambitions ?
F.B. Nous n’avons pas beaucoup de concurrents qui, comme nous, interviennent sur l’ensemble du spectre. Par contre, nous sommes très challengés sur chacune de nos spécialités. D’autre part, une grosse partie des métiers d’art a été délocalisée en Asie. C’est donc très compliqué de maintenir certains savoir-faire en France, du fait des coûts ou de l’absence de volonté politique. Résultat : on a beaucoup contrebalancé avec de la R&D ou une large palette de champs d’actions, ce qui nous procure une certaine stabilité économique. Je ne vous cache pas que c’est usant, car cela demande beaucoup d’engagement et de créativité. Mon ambition aujourd’hui serait de développer mon activité artistique tout en poursuivant notre petit bonhomme de chemin avec le studio. Il ne faut pas se cacher que le contexte économique, et celui du luxe en particulier, est de plus en plus compliqué, et donc ma vision du futur n’est peut-être pas aussi optimiste qu’il y a 5 ans. Un gros coup de frein a été donné par les groupes et les maisons de luxe, même au niveau international. Il va falloir attendre un peu et voir ce que tout cela va devenir. Cela dit, il y a toujours beaucoup de passerelles à établir et d’idées à affiner entre les divers champs d’application et la recherche textile pour aller vers le design d’objet ou la décoration. Bref, toujours cette perméabilité à laquelle je suis très attachée. Disons pour terminer ce chapitre que, en tant que designer, on reste toujours très ouvert, et que, de toute façon, la période de flottement actuelle va bien finir par passer. 

Votre vision du design français ?
F.B. Je trouve l’organisation et la vision du design ou des métiers d’art très segmentés et très codifiés. On est dans sa spécialité ou dans son secteur, avec très peu de porosité et de perméabilité entre les uns et les autres. Et c’est bien dommage, car il y a quantité de choses à croiser ou à hybrider. La France est un pays avec une vision très cloisonnée, même si cet état de fait évolue. Tout cela n’empêche pas qu’à l’international, Paris détient toujours un fort prestige et que le côté avant-gardiste du design français est remarquable pour d’autres nationalités.

Un message pour terminer ?
F.B. Toujours maintenir un esprit curieux de connaissances. Cela m’a toujours beaucoup servi et j’essaie de transmettre cette faculté à tous ceux qui passent au studio : pourquoi, comment, pourquoi faire. Plus on est curieux de tout, mieux on peut comprendre le monde qui nous entoure, et donc être utilement créatif ou avoir de l’emprise sur les choses et sur la matière.

Une interview de Christophe Chaptal

Article précédemment paru dans le Design fax 1376