Aller au contenu
Accueil › Graphisme et Digital
Graphisme et Digital · 4 février 2008

Mangas: design ou fait de société?

Le phénomène manga est beaucoup plus qu’un simple fait d’édition. Cinéma, littérature, mode, style de vie et… design en sont aujourd’hui les vecteurs.
Gérard Caron, qui a fêté à Tokyo son 90e voyage au Japon en janvier, nous donne son avis sur un phénomène qui est plus qu’un phénomène de mode. Comment interprète-t-il l’explosion manga qui touche aussi notre continent ?
La France étant le premier consommateur de mangas au monde après… le Japon !

Les lecteurs de mangas en France n’ont qu’une vue partielle et modérée du phénomène dans son pays d’origine, le Japon, car bon nombre de créations les plus radicales – par le contenu et le graphisme – ne sont pas (encore ?) commercialisées ici.

Voir des businessmen lisant des mangas dans le métro de Tokyo surprend toujours les Occidentaux, même si ce phénomène s’est considérablement atténué ces dernières années.

Comment expliquer cet attachement à l’image, bien particulier au Japon ? Ne parlons pas ici des touristes et de leurs appareils photo…

Jamais je n’ai pu obtenir une explication réellement convaincante. J’ai pu pourtant poser la question à des professeurs, des universitaires, et même des historiens du pays. Autant d’individus interrogés, autant de réponses…

  • La tradition des estampes, souvent caricaturales, des BD avant l’heure…
  • La tradition des masques du théâtre nô…
  • Le glorieux passé violent et viril des shoguns et samouraïs…
  • La fascination qu’exercent les formes de narration illustrées, les concepts n’étant pas le fort de cette culture…
  • etc.

J’ai entendu toutes ces hypothèses émanant des Japonais eux-mêmes !

art169-1.jpg

Admettons que cela relève d’une certaine tradition japonaise qui peut expliquer l’attirance pour la représentation des actes de violence, faiblement représentés dans les éditions étrangères, qui va jusqu’au sadisme ; ce qui étonne dans les rues des villes si policées par ailleurs.

acouvw.jpg

Peut-être a-t-on besoin d’espace de liberté pour défouler ses pulsions les plus agressives, dans une société qui met en valeur l’harmonie, le consensus et le respect de la hiérarchie…

L’explication à mes yeux reste partielle, car à ce titre on devrait voir fleurir les mangas dans d’autres pays. Or, il n’en est rien.

Certes, les bandes dessinées américaines de la grande époque de Spiderman et Batman présentaient la violence, mais en situation dans un monde où la morale est au final toujours vainqueur. Il n’en est rien dans de très nombreux mangas commercialisés au Japon, où le sadisme, le masochisme, le viol, l’homosexualité, la pédophilie sont représentés avec force et… talent, reconnaissons-le.

Enfin, n’oublions pas la dimension surréaliste, extraordinaire, cosmique, délirante des nombreux héros de mangas. Des sortes de samouraïs invincibles. Cela pourrait traduire là encore une nécessité d’évasion de ces insulaires qui vivent sous la menace permanente de tremblements de terre, de volcans actifs, de typhons ? Au Japon, on s’attend à voir Tokyo disparaître sous les cendres du Fujisan. Imagine-t-on Paris sous la menace permanente d’une destruction ? Auquel cas, nos héros seraient-ils les mêmes ?

cosplay2w.jpg

Alors ne nous étonnons pas de voir dans le métro des hommes d’affaires en costume trois pièces lire sérieusement leurs gros livres de manga au papier économique.

Ne nous étonnons pas de voir l’avènement d’une nouvelle génération de Japonais qui imite dans leur look leurs héros préférés ou qui s’habille manga.

Et ne nous étonnons pas de trouver sur les linéaires des packagings manga de plus en plus fréquemment.

Cosplaysw.jpg

Quand un phénomène graphique rencontre aussi intimement la mentalité d’une population, c’est incontestablement un phénomène culturel qu’il appartient à des sociologues, voire à des ethnologues, d’analyser.

Pour ma part, je ne peux que continuer à me poser des questions !

art169-5.jpg